12 janvier 2006

Le livret de "Maria de Buenos Aires", de Horacio Ferrer

Première Partie

1. Alevare
La nuit, à Buenos Aires, l’Esprit invoque María:
Maintenant que c’est l’heure, par un pore de l’asphalte, je vais invoquer ta voix…
Alors, de l’intime faubourg portègne de ton adieu, traversant les simples frontières de la mort, j’apporterai ton chant obscur. Il aura l’âge de Dieu et deux vieilles meurtrissures : à droite la haine, à gauche la tendresse.
Fumée noire, herbes sombres, ta voix mariale viendra ici avec ton souvenir, tout seul, tout petit. Maintenant que c’est ton heure, María de Buenos Aires.

2. Tema de María
María répond à l’appel de l’Esprit. Elle apparaît, incarnée dans un air de tango.

3. Balada para un organito loco
Petit piano de malheur qui broies des contes, voyons si le boiteux dans sa chanson nous montre cette fille que personne ne veut voir !
La petite est née un jour où Dieu était ivre mort ; et dans sa voix trois clous bizarres faisaient mal... Elle est née avec l’insulte dans la voix.
Trois clous noirs, un jour où Dieu avait le cafard...
María de mauvais augure, tu auras deux tangos pour croix.
Triste María de Buenos Aires... Tu es oubliée entre toutes les femmes.

4. Yo soy María
Je suis María de Buenos Aires, María tango, María du faubourg, María nuit, María passion fatale, María de l’amour. Si dans ce quartier on se demande qui je suis, bientôt on le saura. Les femmes m’envieront, et les mâles viendront tomber à mes pieds comme des rats.
Quand un mystère grimpe sur ma voix, je chante un tango que personne ne chanta, je rêve un rêve que personne ne rêva.
Je suis María de Buenos Aires, je suis ma ville !

5. Milonga carrieguera por María la niña
Il y a, dans les yeux de la petite, une nostalgie sombre de « pas encore ».
La rue lui tira les cartes de la haine, des cartes truquées. Tu t’en iras de nuit, María, de ce portègne quartier. Tes nattes toutes dénouées et ton rêve déboutonné. Et les camionneurs qui charrient le cafard au marché te feront une couronne de coups de poignards.
Septante fois on lui volera ses sept forces de séduction, et alors il ne lui en restera que trois : la mienne et les yeux de son chat.

6. Fuga y misterio
Conformément à la prédiction, María quitte son quartier, la nuit, pour atteindre le centre de Buenos Aires. Elle parcourt la ville, silencieuse et fascinée.

7. Poema valseado
María se laisse séduire par le bandonéon et le tango, et pressent sa mort prochaine. Du bandonéon qui sent l’ombre des maquereaux, j’entends l’archange des bordels chanter son accord canaille sur sept voix qui sonnent comme sept et sont toujours la mienne.
Si je m’abandonne un peu à chaque câlinerie, quelle douleur sera la mienne ! Je ne serai plus qu’un reste de cendre de tango. Morte et en route vers le néant, à Dieu je donnerai le frisson de cent Marías.
Le bandonéon a une balle dans son haleine, pour crier à ma mort au son d’une seule balle...

8. Tocata rea
L’Esprit accuse le bandonéon d’avoir séduit, corrompu et blessé María.
Je sais que dans ta voix, arbitraire et secret, c’est le diable qui aiguise tes languettes ; et tes sons, ce sont les cris barbotés au tableau délinquant qu’un Goya miséreux peignit sur un suaire, avec des larmes de Judas, de voyous, de salauds. J’ai vu comment, des abîmes du Mal, de tous tes boutons d’ivoire, tu saignais la voix de la Petite jusqu’au dernier tango.
Maintenant, en cette heure de prophétie, les doigts sourds d’un archange rebelle te feront un solo de poignard pour chacun de tes forfaits, un solo d’Iscariote au swing d’antiphonaire, jusqu'à te faire cracher les deux claviers !

9. Miserere canyengue
Le corps de María est condamné à mort, mais son ombre revient dans les rues de Buenos Aires, où elle est torturée par la lumière du soleil.
L’enfant arrive maintenant, et l’attendent tout prêts le mauvais œil, le vin et un Ré très mineur. Un coq noir sang chantera par trois fois cette Canyengue pascale qui t’annonce, María.
L’enfant est arrivée... L’enfant est tombée. Chantons un cantique qui soit en clé de Non !
Dès aujourd’hui et à jamais, je condamne ton ombre, volée à la main de Dieu, à revenir sur terre, triste et esseulée, en traînant tes fautes, femelle ombre noire, saignée par les sept couteaux du soleil.
Voilà l’ombre de María cherchant son autre enfer... En elle s’épanouit tout le mal de ce monde, ouvertement et jusqu’au bout, et pourtant son cœur s’est refusé à être pire encore.

Deuxième Partie

10. Contramilonga a la funerala por la primera muerte de María
Notre María de Buenos Aires est morte pour la première fois. Deux mendiants l’enterrèrent au glas de tous les pourboires dans le marc d’un café express.
Mais dans son caveau solitaire, comme la lubie d’une farceuse surhumaine, de deux petites explosions de ses yeux, deux larmes de rimmel ont coulé du tombeau... María de Buenos Aires pleura pour la première fois.

11. Tangata del alba
Une fois enseveli le corps de María, son Ombre - qui ne sait plus à qui elle appartenait - déambule, perdue, à travers la ville.

12. Carta a los árboles y a las chimeneas
L’Ombre de María, sans souvenirs et sans identité, dans son désespoir, écrit aux arbres et aux cheminées qui la protègent du soleil.
Arbres chéris, cheminées bien-aimées qui donnez l’ombre et le nuage à mon quartier, tout s’est passé comme vous savez... je suis en deuil de mon propre souvenir. Pendant que je vous écris, le soleil se lève à nouveau pour lapider ma peur, comme quelqu’un qui lance trois balles dans la figure ensanglantée de l’infamie. Arbres chéris, cheminées bien-aimées, mettez à un balcon qui sent encore ma voix deux petits deuils de suie.
Retrouvant soudain la mémoire pour un instant, elle signe la lettre : « L’Ombre de María ».

13. Aria de los analistas
Venez voir, Messieurs Dames ! Du jamais-vu qu’apportent les psychanalystes dans ce cirque grotesque ! (Buenos Aires, mets tes rêves au soleil, car les rêves ont des pointes !)
Venez voir ! Car la vie s’est tortillée dans la peine et un Moi qui en avait envie mange des angoisses brûlantes ! (Buenos Aires, mets tes rêves au soleil, car les rêves sont tranchants !)
Venez voir ! Sur la piste, peu à peu, une Ombre file la quenouille de fautes d’antan !... . (Buenos Aires, mets ton rêve au soleil, car ce rêve est de María !)

14. Romanza del Duende poeta y curda
L’Esprit qui racontait ce tout petit opéra vient de perdre une ombre grise et, ivre mort, il l’appelle.
Ici, dans ce magique bistrot talismanique, on apprend presque tout ! Ici, dans chaque bouteille coule un fleuve, et bien au fond du fleuve il y a un bistrot. Je t’envoie ce morceau de tango
fatigué qui, dans ta peine, remuera dans la cendre l’amertume de tes pas et la rage amoureuse d’une chanson copine. Et, où que tu sois, sonnera le bizarre concert qu’un vieux violoniste aveugle jouera pour toi sur la tierce crasseuse de son stradivarius.
Une rumeur tavernaire de nazaréens en taule te dira l’Annonciation en verlan.
Et quand tu renaîtras, tu connaîtras la duperie ; un dimanche te donnera le jour et, des plus laides feuilles d’un laurier rose, l’étrange et angélique beauté de son bouquet.

15. Allegro tangabile
L’Esprit sort du bistrot magique pour offrir à l’Ombre de María le miracle de la fécondité. Toute une symphonie de marionnettes, de petits anges, de musiciens ambulants se lancent en folie dans les rues de Buenos Aires, cherchant le germe d’un fils pour l’Ombre de María.

16. Milonga de la Anunciación
Trois marionnettes, bossues et folles, hier m’ont mis une violette à la bouche, et font à l’intérieur de mes hanches une grande reprise en fleurs de fenouil et de sisal. Un petit ange piqua un petit soleil de lait dans mon corsage ; quels spasmes de lumière je ressens sous ma peau ! Un petit Jésus va patouillant dans ma voix avec un rythme en point de croix.
Je suis comblée de tant d’amour, que d’une seule tendresse je puisse accoucher de Dieu ! Et si personne ne veut naître de moi, entre mes bras j’allaiterai un soulier !

17. Tangus dei
C’est dimanche, tous accourent et regardent vers le haut. Au trentième étage d’un immeuble en construction, seule sur la poutre d’une charpente, une Ombre commence à laver ses deuils. Quel frisson court dans ses entrailles, comme si en jetant septante réincarnations d’un petit Jésus non-né, elle s’arrachait des os du ventre septante clous. Il semblerait qu’elle soit - jusqu'à son nom - enceinte ! Celui qui vient de naître n’a rien, pas de berceau. Son père, qui est charpentier, lui en fera un. Mais pourquoi les angelots, en pleurant, sont-ils allés se saouler ? Parce que cet enfant n’est pas un garçon. Doux Jésus ! C’est une fille ; une fille est née ! La Fille a eu une autre fille, qui est elle-même… et pas tellement.
Dans les yeux de la petite, le temps a été bien volé ; pour le passé et pour le futur, on l’a baptisée María.
María de Buenos Aires, tu es oubliée entre toutes les femmes...
María de Buenos Aires, tu es présage entre toutes les femmes...


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